Par Germaine EWODO AYENE
Il y a plusieurs années, Cotonou, la capitale du Bénin, était la destination prisée pour les bonnes affaires. Les femmes camerounaises y achetaient des pagnes et des bijoux, au célèbre marché de Dantokpa; le plus grand marché d’Afrique de l’ouest. Il ne se passait pas une semaine où les femmes Camerounaises ne répondaient à l’appel dans ce
grand centre d’affaires qu’est le marché de Dantokpa.
Toujours souriantes, elles arpentaient les allées du marché, à la recherche des bonnes affaires. Pas besoin de faire des études dans de grandes écoles de commerce pour être une commerçante chevronnée. Au fil des voyages, elles gagnaient en expérience et échangeaient entre elles les bonnes adresses et tous les bons plans. Elles notaient toutes les informations importantes dans des calepins. On était bien loin de la vulgarisation des téléphones portables simples et encore moins tactiles. La publicité se faisait par le « bouche à oreille. »
Ces femmes camerounaises avaient l’art de varier leurs produits pour une plus grande rentabilité. En plus des pagnes et des bijoux qu’elles achetaient selon leurs propres sensibilités, elles ramenaient aussi quelques commandes spécifiques que leur exigeaient des clientes fidèles. Il fallait bien sûr leur verser un acompte pour bénéficier d’un tel service.
Contrairement à ces femmes expérimentées, je n’avais que des tissus pour cibles. Le commerce des bijoux en or ne m’intéressait pas ou plutôt je n’y comprenais pas grand-chose. Je me retrouvais non sans peine dans les dédales du grand
marché de Dantokpa. J’y circulais au gré de mon instinct, me laissant porter par le rythme des passants nonchalant.
Il y avait à Dantokpa d’innombrables stands à découvrir. On y vendait aussi des produits vivriers, du poisson, de la viande, des perles, et bien plus encore.
Les boutiques des vendeuses de pagne étaient des endroits où je trouvais refuge pour reprendre des forces. Je m’y installais confortablement sur un tabouret. Je m’émerveillais toujours de voir ces vendeuses dont les pagnes empilés rasaient parfois le plafond. Elles travaillaient avec des assistantes qui ne se plaignaient jamais. Vous pouviez demander par caprices qu’on vous présente cent pagnes et au final n’en prendre aucun sans que cela ne gêne ces femmes d’une patience incroyable. Lorsque vous quittiez les lieux, elles vous disaient « au revoir » et « bonne route » sans une once de colère dans la voix.
Lors d’un de mes passages à Dantokpa, on m’informa que les tissus Bazin rapportaient bien plus d’argent que du simple tissus wax. Cela incita ma curiosité. il n’y a pas de mal à vouloir faire du bénéfice. Je décidai donc d’en acheter et je rejoignis mes consœurs qui achetaient du Bazin et le faisaient coudre sur place.
Dans les ateliers de couture, les femmes choisissaient des modèles dans des catalogues qui leur étaient présentés. Quelquefois, elles décrivaient tout simplement ce dont elles avaient besoin. La rapidité des couturiers était impressionnante. Ils faisaient du mieux qu’ils pouvaient pour satisfaire ces femmes prises à la gorge par le temps. Elles tentaient de faire le maximum de courses en peu de jours. Il n’y avait pas beaucoup de place pour la distraction. Impossible d’aller visiter un musée ou de lire un livre sur l’histoire des Amazones du Bénin. Chaque jour de plus, au-delà de leurs prévisions , leur imposait des dépenses supplémentaires et par ricochet influait sur les prix de vente de leurs produits. Il fallait agir vite! C’est sans doute pour cela qu’elles mettaient une énorme pression sur les épaules des couturiers en charge de leurs vêtements.
Dans ces ateliers de couture qui ne désemplissaient pas, les machines à coudre ne se taisaient qu’au moment où survenait une panne. Sur une même machine à coudre, des couturiers se relayaient. La panne plongeait les ateliers dans une grogne qui grossissait au fur et à mesure que les tentatives de réparations restaient infructueuses. Des femmes à bout de nerfs étalaient leur maladresse verbale. Des couturiers impulsifs rétorquaient pour se défendre. L’étroitesse des lieux n’arrangeait pas la situation.
En effet, tout ce remue-ménage se passait dans des espaces étroits où se mêlaient des femmes d’affaires contrariées, des couturiers expérimentés et débordés, des observateurs non avertis aux critiques acerbes, des visiteurs occasionnels et inexpérimentés.
Il n’était pas question pour ces femmes d’abandonner leurs vêtements sur place ou de partir avec un boubou inachevé. Plus le temps passait, plus longue devenait la file d’attente. Des paroles irréfléchies s’invitaient au bal. Les couturiers, dont les machines fonctionnaient encore, travaillaient malgré eux dans une réelle cacophonie. Dans ce climat tendu, quelques phrases du chef d’atelier vinrent telle une baguette magique ramener le calme: « S’il vous plaît, ne nous emportons pas! Un meilleur technicien viendra nous aider! » Je ne sais pas si ce sont ces mots qui apaisèrent les commerçantes ou si c’était tout simplement la fatigue qui s’imposait lentement à elles.
Face aux femmes et aux hommes devenus muets, on n’entendait plus que le bruit des machines. Un catalogue à la main, j’attendais en silence que mon boubou soit terminé. Le technicien tant attendu arriva enfin. Muni de son matériel, il démonta et remonta la machine à coudre. Avant même que nous pûmes réaliser ce qui se passait, la
machine à coudre défectueuse retrouva sa cadence. Des voix de joie s’élevèrent. Une ambiance magnifique prit possession des lieux. L’étroitesse de l’atelier de couture venait de disparaître. Il y avait de la place pour tous et mieux encore, on pouvait y accueillir sans heurts de nouveaux arrivants.
Quelques minutes auparavant, nous avions perdu nos langues au sens propre comme au figuré. Voilà que nous retrouvions avec joie l’usage de la parole. On parlait le Fon, le Mina, le Bamiléké, l’Ewondo, le Bassa, l’Eton, le Bamenda, le Yoruba, et bien d’autres langues Africaines encore. Nous n’avions pas besoin d’interprètes; nous nous comprenions. Nos voix joyeuses insufflèrent un souffle nouveau aux couturiers. Ils cousaient avec enthousiasme et pédalaient de plus belle. La bonne humeur était revenue. Des sourires radieux redessinaient des visages précédemment tristes. J’étais soulagée de savoir que mes consœurs dont le retour était prévu le lendemain n’allaient pas rater leur voyage. Quant à moi, j’avais encore quelques jours à passer à Cotonou.
J’allais héler au passage des motos-taxi encore appelés « Zemidjan », pour profiter du grand air à Cotonou. Je voulais écouter en boucle la plus belle berceuse d’Afrique de l’ouest : « Tou tou Gpovi de GG Vickey ». Je voulais revoir le marché de Dantokpa qui regorge de tant de surprises. Je voulais surtout marcher pieds nus, encore et encore, sur le sol des braves, des très braves Amazones du Bénin.

La carte du Bénin et les couleurs de son drapeau
Proverbe Béninois « Un grain de maïs a toujours tort devant une poule. »
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